11 janvier 2008

14. Show me the world as I'd love to see it.

Nostalgique, nous l'étions sans conteste. D'époques que nous n'avions pas connues et de la présence de personnes que nous n'avions pas encore rencontrées, certes. Nous nous exerçions aux sacro-saints soupirs du vendredi soir, pour pouvoir les reproduire - au regard lassé près - lorsque nous aurions été transformées en ménagères adeptes du cassoulet en conserve. Nous anticipions la monotonie de nos existences dans dix, vingt ou trente ans. Tôt ou tard, cela importait peu puisqu'un jour ou l'autre, nous nous pavanerions gaiement dans un appartement immense, armées d'un plumeau et d'un tablier à carreaux, comme des reflets à peine troublés de ce que nous aurions été si nous étions nées trois quarts de siècle plus tôt. Dans nos esprits impressionnables se dressaient les spectres du rouge à lèvres vermillon et du mascara horizon, des permanentes et du cirage de parquet. On aurait pu nous croire éplorées, amoureuses déçues ou même adolescentes tourmentées, mais nous faisions simplement des projets d'avenir. Nous nous confomions docilement à ce monde qui n'était pas le nôtre, dans lequel nous étions nées pour ensuite mourir, et entre ces deux événements ne se présentait à nous qu'une répétition de tâches sans intérêt et de taches à effacer en frottant doucement, puis vigoureusement, et enfin contempler avec un sourire béat la propreté de la surface concernée. Nous nous soûlions à l'eau minérale, vivions nos histoires d'amour embusquées entre des parenthèses, et notre plus grand acte de délinquance fut, un jour, de faire un détour lors d'un retour chez nous. Nos destins étaient tous tracés, semblables à ces allers-retours incessants ; nous serions comètes avec des oeillères.